Mines Conférences

Avant de donner la parole à Maître Jacques Vergès, je
voudrais commencer par présenter quelques éléments de son
parcours. Maître Vergès a passé son baccalauréat
à la Réunion en 1941. Il y fut le condisciple de Raymond Barre.
Après avoir étudié l'histoire, Maître Vergès
s'engagea dans les Forces Françaises Libres. Il fut affecté
à l'artillerie et fut formé à Cherchell en Algérie.
De là, il fut envoyé à Fès et il s'entraîna
à Sefrou et à el Hajeb. Il fit la campagne d'Italie avec
Monsabert puis participa au débarquement de Provence. Ensuite, les
cadres de son régiment se débarrassèrent de lui et il fut
proposé comme cadre au nouveau régiment de F.F.I. de Paris qui
termina la guerre à Royan. Il revint alors aux études et apprit
les langues (l'hindi, à cause d'un voyage aux Indes, et le malgache).
Puis il fit du droit et Maître Vergès devient avocat en 1955. Il
eut alors à défendre des Algériens et se prit de passion
pour Djamila Bouhired qu'il épousa en 1961. Il fut ensuite
attaché de cabinet au Ministère des Affaires africaines
auprès du Docteur Khatib à Rabat. Il disparut ensuite pendant
huit ans mais il n'accepte pas, pour le moment, de parler de cette
période de sa vie. Un de ses confrères lui demanda un jour de lui
avouer ce qu'il avait fait durant cette période et cela sous le sceau du
secret. Il lui répondit qu'il avait été l'amant de
Margaret Trudeau. Il lui a fallu se réinscrire au barreau de Paris et
donc présenter un casier judiciaire vierge. Il est connu pour avoir
défendu, outre Barbie à Lyon, des terroristes
célèbres dont Carlos ou Anis Naccache. Plus récemment, il
a défendu un jardinier marocain, Omar Raddad, accusé d'avoir
assassiné sa patronne Madame Marchal. On l'a revu, le mois dernier,
à l'occasion du retour en France du Serpent, ce prisonnier eurasiatique
longtemps retenu aux Indes.
Je suis heureux de parler avec des jeunes qui ont encore leur franchise, qui n'ont pas encore accepté de compromis. Je vais parler avec vous de ma conception de la défense. Posez-moi ensuite les questions que vous voulez, même les plus brutales si vous êtes de tempérament brutal. Je viens devant vous en tant que simple individu et je répondrai en tant que tel. Mais je dois tout de suite dire que je suis atypique car je n'appartiens à aucun syndicat, à aucune organisation.
Quand vous lisez actuellement les journaux, vous entendez parler des affaires. Il ne s'agit bien sûr pas des affaires dans le sens économique du terme. Ce ne sont pas les affaires commerciales dont on veut vous entretenir mais des affaires judiciaires, l'affaire des HLM de Paris, d'un côté, l'affaire du sang contaminé de l'autre. Pour toutes ces affaires et pour les procès qui en résulteront, il ne s'agira pas, pour un juge retiré dans une tour d'ivoire, de peser le pour et le contre. Un procès est hautement plus grave. Il y aura des blessés à la fin et même des blessés dès les prémisses du combat. En effet, des hommes peuvent être mis en difficulté simplement à cause des poursuites, par exemple en devenant politiquement inéligibles. Le procès est donc avant tout un combat. C'est un point très important que je veux souligner avant toute autre analyse.
Mais même dans les affaires ordinaires qui ne sont pas politiques, il y a cet aspect de combat. Prenez un exemple tout récent qui est le procès à Nice d'un vétérinaire accusé d'avoir tué son petit garçon. Il n'y avait aucune preuve exacte contre lui sinon la parole de son épouse. Et il a fini par être condamné, donc socialement marginalisé. Un autre procès a lieu à Rouen en ce moment même. Un entrepreneur est accusé d'avoir eu une relation adultérine avec une secrétaire de mairie. On l'accuse d'avoir donné un poison à la fille de cette femme par accident alors qu'il voulait se débarrasser de son mari. Là aussi, il n'y a que des présomptions et pas de preuves pour le moment. On imagine que les choses se sont passées ainsi. Et c'est là la thèse de l'accusation.

Dans toutes les affaires, il y a deux thèses qui s'opposent, celle de
l'accusation et celle de la défense. Dans la plupart des cas, il n'y a
pas de preuves absolument formelles emportant de manière
nécessaire la conviction. L'affaire de Madame Weber à Nancy a
été elle aussi très ambiguë. En
réalité, il y eut deux affaires Weber. En effet, on a
accusé cette femme d'avoir tout d'abord assassiné son mari puis
son concubin. Or on n'a pas trouvé de poison dans le corps de son mari.
Il est vrai que les examens ont été faits très longtemps
après les faits. On a alors pensé à un poison qui
disparaîtrait avec le temps. D'ailleurs, faute de preuves, cette
première affaire n'a pas pu être véritablement retenue par
la justice. On a alors accusé cette femme d'avoir découpé
son amant. Elle aurait mis les morceaux dans des sacs de plastique et les
aurait fait disparaître en les mettant à la décharge. On
n'a donc pas retrouvé le cadavre. Il y avait comme une contradiction
entre ces deux affaires. La justice abandonnait les poursuites dans le premier
cas et les maintenait dans le second. Si parmi les jurés, il y avait
quelqu'un qui aimait sa femme et ses enfants, comment aurait-il pu accepter que
Simone Weber soit innocente dans le premier cas et coupable dans le second.
En 1933, l'opinion en France fut émue par l'affaire Violette Nozières. Cette jeune fille fut accusée d'avoir empoisonné son père et sa mère. Le père décéda et la mère en réchappa in extremis. Aussitôt après les faits, elle avait disparu et elle fut arrêtée trois jours après alors qu'elle prenait une glace à la vanille dans un café. Brasillach va prendre aussitôt position contre elle car, disait-il, cette petite traînée " fournissait les étudiants du quartier latin en vérole ". Mais la même personne fut encensée par les surréalistes. Magritte, Tanguy, Dali vont lui consacrer des dessins et René Char, comme Breton ou d'autres poètes, va lui dédier un poème. Violette Nozières est jugée en 1934 et condamnée à mort. Elle accusera alors son père d'avoir eu avec elle des rapports sexuels. C'était une époque où on n'osait que difficilement évoquer de tels faits. Or on trouva effectivement des revues pornographiques au domicile familial que son père l'obligeait à lire avec lui avant d'abuser d'elle.
Sa peine fut commuée en prison à vie par le dernier Président de la Troisième République, Albert Lebrun. En 1940, un nouvel État est créé en France. C'est alors que le Maréchal Pétain commue la peine à vie en 12 années de prison à cause d'une intervention auprès de lui d'un ecclésiastique, le père Sertillanges. Cette femme, fit-il valoir, n'est pas un démon mais un ange. Violette Nozières avait alors l'intention d'aller au Carmel. Elle eut effectivement cette volonté à la prison de Rennes jusqu'au jour où elle rencontra, dans les couloirs de la prison, le fils du comptable. En 1945, un nouveau pouvoir est mis en place en France. Violette Nozières quitte la prison de Rennes et épouse le fils du comptable. Avec son mari, ils ont un rêve, ouvrir un café à Paris. Le général de Gaulle lève son interdiction de séjour dans la capitale et Violette Nozières peut s'y établir. Sa mère vient vivre avec sa fille, ce qui est curieux puisque la fille avait été condamnée à mort pour avoir voulu assassiner sa mère. Le mari meurt peu après. Et lorsqu'elle mourra à son tour, Violette Nozières sera enterrée dans la Haute-Loire. Qui fut exactement Violette Nozières ? Personne ne le sait véritablement.
Il y a, dans les procès, souvent des incertitudes sur les faits. Mais jamais on ne connaît vraiment la personne jugée. Sinon on pourrait utiliser des ordinateurs. Il suffirait d'appuyer sur des boutons et on aurait le résultat des jugements. Mais comment connaître un être en trois jours ou même en trois semaines de procès ? Le procès doit porter sur des faits. On n'examine donc que les faits. J'ai défendu un moment Simone Weber. A cette occasion, j'ai écrit dans un journal, L'Écho des savanes, que le juge s'était trop acharné sur elle au point de lui reprocher deux crimes inconciliables. Ou on empoisonne ou on découpe mais ce ne sont pas les mêmes criminels qui font habituellement les deux. J'ai dit qu'il y avait là pour moi une chimère qui n'était pas viable. J'ai donc écrit que le juge prêtait à Simone Weber " à la fois les couilles de Landru et les ovaires de Marie Besnard. " J'ai perdu la clientèle de Simone Weber à ce moment-là. Elle m'a dit : " votre défense est un peu forte. " Il faut savoir que cette femme avait toujours une apparence très stricte. Elle portait un petit collier, sa croix et un corsage blanc immaculé. On s'est séparé bons amis.
A la fin de tout procès, il y a une décision, mais elle n'apparaît jamais comme une vérité. En cela, un procès est comme un roman. Le procès apparaît à l'occasion d'une crise dans les rapports humains. Et si cette crise arrive, elle joue un rôle un peu comme un argument dans une pièce de théâtre ou dans un roman. Mais on est alors dans la vie, on n'est pas dans une histoire imaginaire. Ce qui donne le sens dans les textes littéraires, c'est le monologue intérieur, très présent dans le roman. Le romancier nous fait ainsi connaître les idées qui traversent l'esprit de ses personnages. C'est cela qui est absent dans la réalité et dans les procès. Car le juge d'instruction ne collecte que des faits. Il ignore ce qui se passe dans la tête de ses personnages. Dans la tragédie classique, la connaissance de l'intériorité des personnages est possible car l'auteur tragique donne un rôle à la confidente. Par exemple, Phèdre est accompagnée d'Hippolyte. On est ainsi au courant de tout.
Dans les procès, il n'y a pas de confident, pas de monologue intérieur. On ignore ce que furent les pensées des acteurs. On n'a donc aucune certitude. A la fin du procès, quand la défense et l'accusation s'expriment, toutes les deux puisent des faits dans le dossier préparé par le juge. Tout ce qui est dans le dossier est en effet véridique, prouvé par des analyses, des expertises, confirmé par des aveux. L'accusation va faire un montage à partir de ces faits, la défense va proposer, à partir de ces mêmes faits, une autre histoire, antithétique de la première et fondée néanmoins comme je viens de le dire sur le même dossier. Laquelle de ces deux histoires va emporter la conviction ? La plus belle, celle qui va toucher les gens car un être va apparaître au terme de ces deux récits qui était absent jusque là tant qu'on ne collectait ou qu'on n'examinait que des faits. Gagne celui qui est à même d'assumer le plus d'humanité.
S'il fallait choisir un patron pour notre profession, je ne choisirais pas Saint-Yves, malgré toutes les qualités de ce saint, mais Stendhal, ce romancier qui a écrit le Rouge et le Noir après avoir procédé à la lecture de la Gazette des tribunaux. En effet tous ses personnages ont eu des prototypes réels. Antonin Berthet est, par exemple, devenu Julien Sorel. Toute la trame du procès, rapportée dans ce roman, a en effet été gardée. Rien de ce qui est effectivement arrivé n'est caché dans ce roman. Cela me fait dire que le thème de l'avocat menteur n'est pas le meilleur pour attaquer les avocats. Nous sommes, nous aussi, des romanciers et nous imaginons une vie à partir de faits épars que rien ne relie entre eux. C'est donc une vérité parmi d'autres vérités.

Ainsi le procès est un combat mais également un acte culturel.
Car du procès peut naître un personnage comme dans le cas de ce
roman de Stendhal. Mais c'est aussi vrai dans la réalité. Parfois
l'accusé est assez fort et authentique pour se transformer et
acquérir, à l'occasion de son procès, un nouveau visage.
Je viens de parler de Simone Weber. Je vais reprendre un autre exemple lorrain.
Je vais donc prendre l'exemple de Jeanne d'Arc. Si celle-ci était
tombée sous les murs de Compiègne, elle aurait laissé un
souvenir extraordinaire. En effet, voilà une femme qui a commandé
une armée et fait sacrer son roi à Reims. Mais Jeanne d'Arc a
acquis plus d'épaisseur au cours de son procès de Rouen. Comme
elle est analphabète, elle répond aux questions qu'on lui pose
dans un français dru et fort et pas en latin. Ainsi on l'interroge : "
Sainte Catherine vous parlait mais en quelle langue ? - En français,
vous n'auriez pas voulu qu'elle me parlât en anglais ! " Après sa
mort, un archer anglais reconnaît, au moment de jeter son coeur dans le
fleuve : " nous avons brûlé une sainte ". Un procès peut
être ainsi l'occasion d'une métamorphose d'une personne. Je dois
faire un aveu. Pour un avocat, c'est une joie profonde que d'apprendre qu'on va
faire un film sur la jeune fille qu'il a défendue.
Un procès est donc aussi un acte culturel mais également un spectacle qui tire sa force première de respect de règles extrêmement strictes comme celles de la tragédie grecque, peut-être plus strictes encore que la règle des trois unités. Dans un procès, on trouve toujours les mêmes personnages aux mêmes emplacements. Le président trône, habillé de rouge sur le siège plus élevé, ses assesseurs l'entourent. En bas, on voit un civil, l'accusé, entouré par les robes noires de ses avocats. En face un autre magistrat, l'accusateur public. Le rituel est toujours le même. Tout d'abord, le président parle. Puis il donne la parole au procureur et enfin à la défense. En cours de route, les témoins sont convoqués pour des flash-backs et ils rapportent des souvenirs après avoir prononcé les mêmes phrases rituelles. Et pourtant, aucun procès ne ressemble à un autre car les procès sont tous chargés d'humanité. Dans ces rituels se jouent la vie, l'honneur ou le bonheur de quelqu'un. Dans ce rituel strict, on trouve donc quand même la liberté. Je vais donner un exemple de ce qu'il est possible de faire dans ce cadre. Lors du procès Barbie de Lyon, il y a 10 ans, j'étais seul face à 39 confrères. Le procès dura huit semaines. J'ai eu l'idée, au cours de ce procès, d'inviter à venir à mes côtés un avocat de Brazzaville et un autre avocat d'Alger. Il y eut alors un changement important. Il y avait derrière nous un raciste et devant lui, ses défenseurs, un eurasien accompagné d'un noir et d'un arabe. Quand j'ai quitté l'audience, j'ai alors déclaré, en m'adressant indirectement à mes confrères : " Vous parlez tous d'humanité ; moi, effectivement, je la cherche. "
Un combat qui a des règles, comme un procès, devient alors un jeu non pas de hasard mais de stratégie. Récemment, j'ai été désigné comme leur défenseur par des marchands de C.B. Ces hommes ont en effet été brutalement imposés de manière toute nouvelle à la suite d'un décret pris après la grande grève des routiers. Ce décret changeait la nature des taxes sur les appareils de C.B. Cela doublait leur prix. Le but était de décourager la vente de ces appareils afin que les routiers ne puissent plus, à l'avenir, envisager des stratégies contre les forces de l'ordre ou ne puissent plus coordonner leurs mouvements pour perturber la circulation. Dès que ce décret fut publié, le commerçants ne purent plus vendre leurs appareils au prix anciens sauf s'ils avaient des contrats écrits. Or, dans cette profession, tout se règle par téléphone. On réclama aussitôt 90 millions de F à mes clients. Ils ont négocié avec le fisc. Celui-ci transigea à 18 millions. Mes clients ne pouvaient toujours pas payer. Ce prélèvement nouveau les mettait en effet immédiatement en faillite et leur commerce disparaissait, ce qui était le but poursuivi par les autorités.
J'ai alors dû imaginer une contre-attaque juridique possible. Si la somme effectivement due par mes clients était de 90 millions, et si on ne leur demandait plus désormais que 18 millions, l'agent du fisc qui acceptait, de son propre chef, de ne pas prélever la somme réellement due commettait une faute très grave que le droit pénal appelle concussion. Ou deuxième cas de figure, ce n'étaient que 18 millions qui étaient effectivement dus. Si dans ce cas, on réclamait indûment 90 millions, ce délit s'appelle encore, en droit français, de la concussion. On a donc plaidé à partir de cette argumentation. Le premier jugement a été rendu et les commerçants ont été photographiés souriants à la sortie du tribunal. Il faut dire que le tribunal a dû prendre une décision équivoque. En effet, le jugement souligne que même si le fait du changement du montant de la transaction avait été établi, il n'y avait pas, de la part des agents du fisc, d'intention maligne. Il y a donc, en ce moment même, appel. Et tout le monde attend. Il y a là bien évidemment un jeu de stratégie.
Lors de la guerre d'Algérie, je dus défendre un jour un Algérien. Ses chefs du F.L.N. lui dirent " tu sors du métro Stalingrad et, là, tu descends le premier policier français que tu vois dans la rue. " Et effectivement cet Algérien tire sur un brave policier, une hirondelle, qui passait par là à vélo. J'ai été désigné pour défendre cet Algérien, ce que je fis avec appréhension. Je savais en effet que quelques mois plus tôt, on avait exécuté Jacques Fesch également pour un meurtre de policier. Pour la petite histoire, on peut indiquer que cet homme est actuellement celui que l'archevêque de Paris veut voir béatifier. Ce qui souligne la relativité des perceptions des regards humains sur les accusés des tribunaux. J'ai accepté finalement de défendre cet Algérien car je pense qu'un avocat doit aussi apporter son appui à des hommes dont la cause est indéfendable. Le procès arrive. Le médecin légiste fait le récit de ses constatations. Il s'agissait d'une figure très connue à Paris, le docteur Paul. Il avait le visage un peu couperosé, il portait des guêtres à l'ancienne. Ce même médecin avait fait 50 autopsies de gens abattus par des membres du F.L.N. Il savait donc que tous les Algériens de ce mouvement portaient des revolvers Beretta. Il fait donc, comme habituellement, ses constatations. Il note sur son rapport que l'orifice de sortie de la balle mesurait 8 mm 1/2 et l'orifice d'entrée 8 mm. Une balle qui rencontre des obstacles peut tourner plus vite et faire des blessures plus larges.
Or par hasard, je lis, par ailleurs dans le dossier, que l'Algérien a été arrêté alors qu'il avait sur lui un colt dont les balles avaient un diamètre de 11 mm. Aussi, en plein milieu du procès, je me suis levé. Et j'ai alors solennellement dit qu'avec un pistolet de 8 mm, on pouvait faire un trou de 11 mm mais avec pistolet de 11 mm, il est impossible de faire un trou de 8 mm. Le tribunal, je le sentais bien, était profondément agacé. Les magistrats du tribunal, c'était évident, pensaient que le docteur Paul était un fumiste. Il n'avait pas fait correctement ses mesures car l'habitude l'avait emporté. Mais voilà, son expertise était la seule expertise dont on disposait. Le commissaire me demanda pourquoi je n'avais pas demandé de contre-autopsie. Grand seigneur, je lui répondis de ressortir le cadavre huit mois après. Mais il était impossible désormais de vérifier ce point. Et j'ajoutai que les armes des policiers en civil étaient des 8 mm. Il fallut donc reprendre la chronologie des coups de feu afin de voir si quelqu'un d'autre n'avait pas pu tirer pour assassiner le policier français. L'affaire fut renvoyée et n'est jamais arrivée à terme. Ici, on constate, dans un tel procès, un aspect ludique. Tout le monde comprenait que le docteur Paul n'avait pas fait une expertise correcte. Mais personne ne pouvait le dire. La vie d'un homme a basculé sur un tel détail.

Une aventure semblable m'est arrivée un jour à Dijon, alors que
j'étais chargé de défendre un homme condamné
à mort dont le procès avait été cassé. Ce
dossier était revenu au tribunal militaire de Paris. Là aussi,
tout est parti du fait que j'ai vu dans le dossier un document qui m'a
immédiatement intéressé. Initialement, je n'ai rien dit.
J'ai prévenu mon client. Celui m'a alors signalé que deux
policiers l'avaient tabassé. Je lui ai demandé de le dire au
tribunal. Puis je lui ai demandé de mentir un moment afin de faire
éclater ensuite la vérité. Ce que j'avais vu était
le fait que les minutes du procès cassé figuraient dans le
nouveau dossier, ce qui est tout à fait illégal. J'ai alors pris
la parole pour indiquer ce fait et souligner les contradictions entre ce qui
figurait dans le procès précédent et ce qui apparaissait
dans le nouveau procès. Alors triche ou pas triche ?
Ce qui permet de jouer durant les procès, c'est tout simplement le fait que nous avons en face de nous des hommes et que ceux-ci sont faillibles. Notre objectif est d'utiliser des fautes afin de défendre nos clients. Je vais prendre un autre exemple. Il y eut, il y a un an, une affaire Maréchal-Schuller à l'occasion de laquelle le juge Halphen devait être déstabilisé et mis donc hors-jeu dans les affaires de la ville de Paris ou du financement du RPR. On avait découvert que le beau-père de ce juge coriace était corruptible. On lui proposa donc un pot-de-vin. Le scénario fut assez simple. On proposa de l'argent au beau-père pour qu'il influence son gendre. " Apportez-moi le biscuit quand je rentrerai des Bermudes. " dit le beau-père à ceux qui tentèrent de le corrompre. Après sa descente d'avion, il reçut effectivement l'argent. Mais un policier, peu après, retrouva le " biscuit " en perquisitionnant chez lui. L'affaire de déstabilisation était partie.
Mais il y avait là une tricherie faite par de mauvais tricheurs. On avait tout d'abord mis Maréchal sur écoutes administratives, ce qui est tout à fait illégal. Ensuite le chef de la police judiciaire avait été voir Balkany, un maire menacé par le juge, pour rencontrer Schuller. Or, selon le relevé des télécoms, le coup de téléphone envoyé à Maréchal n'est pas parti d'une simple cabine téléphonique mais du bureau du maire. Si le coup avait été envoyé d'une cabine, le pot-aux-roses n'aurait jamais été découvert. Ensuite, ce n'est pas un douanier qui est venu saisir l'argent de l'homme qui rentrait de voyage mais un policier dont on pouvait se demander ce qu'il venait faire dans cette histoire. Une tricherie peut marcher si les tricheurs ont de la jugeote. Si ce n'est pas le cas, il est très facile à un avocat de trouver d'excellents arguments pour défendre son client.
Je vais prendre un autre exemple. J'ai défendu l'inspecteur des Renseignements généraux Dufour accusé d'avoir enlevé et tué le pasteur Doucet, un déviant sexuel parisien. Cet inspecteur a tout d'abord demandé deux fois à être inculpé, en vain. Lorsqu'on l'a enfin fait, il a déclaré aux policiers qui l'interrogeaient : " Je suis de la maison. Et je sais très bien comment on fait un interrogatoire et comment on remplit des dossiers. On me reproche des choses illégales. Or je vous prie de noter ce que je vais vous dire. On m'a demandé de recruter des jeunes prostitués mâles pour le garde des Sceaux en personne, Monsieur Arpaillange, et pour M. Guillaume, le directeur de France 2. La prochaine fois que vous m'interrogerez, je dirai des choses plus intéressantes. " Les deux personnes incriminées ont démissionné peu après et le procès s'est enlisé.
Le procès est donc un jeu et un acte culturel. Mais, pourriez-vous me demander, où voulez-vous aboutir ? Nulle part, je constate. Ce qui nous passionne, nous tous, dans un procès, c'est le crime et l'incertitude où nous sommes devant un tel acte. Certes, tous les hommes compatissent à la douleur de la victime : elle n'a pas eu de chance, pensons-nous. Elle est notre double et notre sosie. Mais le personnage qui nous trouble le plus est celui de l'assassin. Nous nous posons alors une question existentielle. Comment un homme comme moi a pu faire cela ? Quelle est la part de ténèbres, de dangerosité qui existe en moi ? Et cette question nous taraude sans arrêt. Posons-nous la question de savoir quels sont les romans que nous lisons, quels sont les films que nous voyons. Nous avons tous lu Dostoïevski, Mauriac ou Simenon et le dernier film que nous avons vu n'est pas forcément le Silence des agneaux. Quand nous regardons le théâtre de Shakespeare, nous voyons couler des fleuves de sang. Toutes ces oeuvres d'art posent des questions sur ce que nous sommes. Elles nous posent des questions essentielles, qui sommes-nous ? D'où venons-nous, où allons-nous ? C'est cela qui fait que nous nous passionnons pour les faits divers mais aussi pour toutes les situations où nous percevons une incertitude. Et j'ajouterai maintenant que le procès, plus que le roman, a quelque chose de fascinant. Justement pour les raisons qui viennent d'être indiquées. Mais on est alors dans la réalité.
Dans un film de Kurosawa, on observe qu'il y a autant de versions des faits que de personnages. Le samouraï raconte sa version, sa femme également, le mendiant aussi, un paysan qui a observé quelques éléments de la scène le fait également. Pourquoi le samouraï est-il mort ? Est-ce parce qu'il n'a pas pu assumer le déshonneur du viol de sa femme et qu'il s'est suicidé ? Est-ce parce qu'il a lutté ? On quitte le film sans savoir ce qui s'est réellement passé et cela même si le spectre du mort revient pour nous donner sa version.
A la fin des procès, on se pose cette même question : Qu'est-ce qui s'est passé ? Sous Napoléon III, Madame Lafarge fut accusée d'avoir empoisonné son mari. Aujourd'hui on a établi que le chimiste de l'époque, un chimiste très célèbre, s'est trompé dans son expertise. Or c'est sur cette expertise qu'elle a été condamnée à mort. Cette femme fut défendue par un avocat, lui aussi très célèbre en ce temps, Lachaux. Lorsqu'elle fut condamnée, elle a dit à son avocat : " Mon ami, je suis heureuse si mon malheur peut servir à votre gloire. " Mais l'avocat savait-il qui était cette femme ? Certes l'avocat est proche de l'accusé, et même s'il n'a pas de certitude, il en sait quand même un peu plus que les juges. Mais il ne connaît pas plus la vérité.

Où est la morale dans tout cela ? Je vais vous le dire en
évoquant une dernière affaire. J'ai reçu un jour une
lettre d'un ami de jadis que j'avais connu pendant ma scolarité. Il
s'était engagé dans les F.F.I., mais moi j'avais
été affecté à l'artillerie et lui aux sous-marins,
il nous fut donc malaisé de nous rencontrer. Et je ne l'avais plus
rencontré depuis. Sa lettre était bizarre. Il m'écrivait
avec obséquiosité. Il m'y racontais une histoire sordide. Il
était accusé d'avoir violé une femme. J'accepte de le
défendre et je vais voir le juge. Le dossier était peu
épais. Après l'avoir lu, j'ai demandé au juge dix minutes
pour lui parler de ce dossier, ce qu'il a accepté. Il y avait là
la thèse de l'inculpé et celle de la victime. Mon client
était bien évidemment un goujat. Car il avait été
chez cette femme alors qu'il savait que son mari était plongeur dans une
pizzeria. Il avait été rejoindre cette femme dans sa salle de
bain. Il y posa son panier. Je dis alors au juge que, s'ils ont eu une relation
sexuelle à cet endroit, il a sans doute dû adopter une position
à la levrette. Le juge acquiesça. Puis les deux personnes ont
été au lit. Le juge me dit alors que c'était très
grave car il s'agissait, dans ce cas, de viol sur handicapée. Je lui
demandai pourquoi. Cette femme souffrait, me dit-il, d'insuffisance
thyroïdienne. Le juge m'apprit que cela rendait les réflexes lents.
La femme ne pouvait donc résister rapidement dans un tel cas si on lui
proposait d'aller au lit.
Je commençais à être dubitatif. Or rien, dans le dossier, n'indiquait que le trajet entre la salle de bain et le lit s'était fait dans la violence. Le juge était poussé dans ce dossier par la procureur. Je lui dis alors que si la procureur continue comme cela, elle risque de faire arrêter de très nombreux professeurs de faculté qui ont des relations sexuelles avec leurs élèves incapables de résister très rapidement aux avances qui leur sont faites, des peintres qui vivent avec leurs modèles pourraient aussi être poursuivis, etc. Je demande la liberté pour mon client, le juge refuse, il y eut donc appel. Or le code prévoit que l'avocat doit être prévenu quatre jours avant la séance d'appel pour lui donner le temps de rédiger son mémoire. La convocation fut envoyée le jeudi soir à 19 heures. Je devais rédiger le mémoire pour le lundi. Je protestai en soulignant qu'une lettre envoyée si tard n'était pas distribuée le vendredi et que le samedi, il n'y avait pas de distribution de recommandés à Paris. Le dimanche, il n'y avait aucune distribution de courrier.
Puis dans la langue de bois habituelle, j'envoie mon rapport. Celui-ci, après plusieurs pages de considérations purement juridiques, se terminait par la phrase suivante : " Rien ne montre dans le dossier que la prétendue victime se soit opposée à l'intromission de son zob. " En employant ce mot totalement incongru, mon but était de faire déraper cette affaire. Et mon client a été effectivement libéré. La femme n'a pas maintenu sa plainte. Que s'était-il passé ? Voilà mon hypothèse. Lorsque le mari est revenu du travail, il a trouvé sa femme sur le lit avec une hémorragie. Il appela aussitôt le médecin qui lui dit : " Eh bien vous, vous n'y êtes pas allé avec le dos de la petite cuiller. Vous avez même le sexe en tire-bouchon pour avoir fait ce que vous avez fait. " Le mari était très fortement étonné. C'est alors que la femme, entendant le médecin expliquer la cause de son état, avoua qu'un tel était venu et l'avait violée. Mais elle connaissait la vérité et elle éprouva du remords. Aussi décida-t-elle de ne pas poursuivre la procédure. Mais ce ne sont là que conjectures. Mon ami a eu beaucoup de chance de ne pas faire l'objet de poursuites nouvelles car, faute de preuve matérielles, il n'y avait plus que paroles contre paroles.

- Vous avez participé au procès Touvier. Vous avez alors
déclaré que cet homme avait torturé mais des officiers
français avaient aussi torturé durant la guerre d'Algérie.
Peut-on justifier des actes abominables par d'autres actes également
abominables ?
Maître Vergès : - Non, bien sûr que non, mais cela rend plus difficile la majesté du juge dans sa décision. On tire profit ici d'un précédent comme dans la jurisprudence. Or celle-ci évolue sans cesse. Tout récemment, un tribunal a admis que si une fausse facture était un avantage pour entreprise qui l'avait émise, il ne s'agissait pas d'un abus de bien social. C'est un argument qu'il faut immédiatement repérer et qu'il faudra savoir utiliser le cas échéant. J'ai utilisé le fait de la torture en Algérie de la même manière. Des hommes ont torturé qui n'ont pas été punis et cela dans notre pays. Pourquoi un autre tortionnaire le serait-il ?
- Mais dans une telle affaire, il est certain qu'il y a une très forte charge émotive.
Maître Vergès : - C'est évident. C'était une affaire chargée d'émotion. Chez moi, il y a sans cesse comme un défi professionnel. Si j'étais architecte, je préférerais avoir construit la tour Eiffel plutôt que 50 cages à lapins à Garges-les-Gonesse. J'étais alors face à un tel défi. C'est dans les affaires les plus graves, comme cette affaire Touvier, qu'on doit respecter le plus la procédure. Un avocat du siècle dernier disait que la forme est la soeur jumelle de la liberté. Être seul face à 39 confrères, lors du procès Barbie, c'était pour moi une gageure et une gageure, je dois le dire, très agréable. Mais je dois ajouter pour vous répondre que l'avocat ne juge pas, il apporte des arguments. La comparaison avec l'Algérie, c'est un tel argument donné à ceux qui devront juger.
- Est-ce à propos de l'affaire d'Algérie que vous avez développé le type de défense qui est le vôtre ? Quelle est votre conception de la défense ?
Maître Vergès : - Je pratique une défense de rupture. Lors de la guerre d'Algérie, j'ai eu à traiter 300 affaires, j'ai eu 100 condamnés à mort mais aucun de mes clients n'a été exécuté. Je vais expliquer pourquoi. Ma stratégie fut très différente de la défense humaniste adoptée par mon confrère Robert Badinter à qui je disais, lorsqu'il est devenu ministre, qu'il a accepté ce poste car il était un avocat raté. Qu'est-ce qu'un procès de connivence où apparaît une défense humaniste, c'est un procès où tout le monde est d'accord. Or cela n'était pas possible lors de la guerre d'Algérie. On ne pouvait plus envisager de dialogue entre les parties en conflit. Et s'il y a rupture du dialogue, on doit s'adresser à l'opinion. L'accusé peut, dans ce cas, avoir un soutien mais en dehors du tribunal. Là, les jeux ne sont pas faits.
J'ai observé que les chefs d'État n'étaient pas des sadiques. Ce sont, selon le mot de Nietzsche, des monstres froids. Lorsque l'opinion publique proteste, par exemple après des attentats du F.L.N. en Algérie, il fallait des victimes expiatoires pour la calmer. Le moyen le plus économique pour cela était le sacrifice humain. On guillotinait un homme et on rétablissait le calme avec un prix minimal. Le Président demandait alors aux magistrats : " Avez-vous un cadavre potentiel au frigo ? " Le ministère de la Justice établissait alors la liste des condamnés à mort dont tous les recours étaient épuisés. Puis le chef de l'État regardait les différents dossiers. Et il choisissait les victimes à offrir au peuple. Si l'avocat des condamnés à mort avait choisi une défense de rupture, si la torture avait été dénoncée au cours du procès, si des comités de défense du condamné avaient été créés à l'étranger, le chef d'État, pour éviter les accusations ou les ennuis, choisissait toujours de faire exécuter celui dont le procès avait été exemplaire et dont l'exécution n'aurait pas de répercussions sur le plan international. C'était pour lui la solution la plus économique. Voilà pourquoi ce type de défense est plus efficace que la défense de connivence.
- Quelle place a aujourd'hui l'avocat dans la société ? Quel pouvoir doit-il avoir et comment doit-il réagir à la médiatisation ? Le pouvoir que cette dernière lui accorde est-il normal ou faut-il la combattre ?
Maître Vergès : - Les procès, comme je l'ai dit, intéressent énormément de gens. Ceci fait qu'on s'intéresse aussi naturellement aux artisans des procès. Parmi tous les discours tenus au cours d'un procès, le discours le plus original est toujours celui qui est tenu par l'avocat. Celui-ci étonne et fait réfléchir. A l'inverse, le procureur est l'avocat de la société, plus exactement de la bonne société. Il n'exprime en effet jamais l'opinion des gens qui sniffent ou des anarchistes. Son discours est attendu car très stéréotypé. " Il est coupable, ce n'est pas étonnant, il est coupable car il est gitan, immigré, il ne croit pas en Dieu, etc. " On trouve toujours le même récit édifiant qui tient du roman de gare. De son côté, l'avocat doit donner une explication originale pour que chacun puisse se reconnaître dans son client. C'est cette fonction qui lui donne une certaine notoriété, et pour certains comme Maurice Garçon, Floriot, une célébrité. L'avocat est un coauteur dans ce drame qu'est le procès. Mon point de vue n'est pas de cynisme, il est, au contraire, d'une extrême prudence. Il doit y avoir un État qui assure l'ordre par sa police et par sa justice. Mais je pense que les décisions des juges ne sont pas des absolus, ce sont des oeuvres humaines. Les juges doivent être extrêmement prudents sinon on verse vite dans le lynchage du prévenu. Le doute doit exister. C'est pour refuser cela que Napoléon voulait couper la langue aux avocats. Malesherbes, l'ancien premier ministre de la France rentra dans son pays alors qu'il s'était exilé à Londres pour y défendre Louis XVI bien qu'il eût été révoqué par ce souverain. Il fut donc l'avocat de ce roi au cours de son procès. Et il continuait à appeler le roi Sire. Un conventionnel lui demanda ce qui lui permettait d'être si arrogant. Il lui répondit : " Le mépris de la peur de la mort. " Il fut lui-même guillotiné peu après son souverain. Il y a là une école d'avocats à laquelle je souhaite appartenir. Je sais qu'il y a une autre école à laquelle appartenait l'avocat de Ceaucescu. Celui-ci n'apparaît jamais sur le film du procès du chef de l'État roumain mais on l'entend dire sans cesse que son client était coupable et qu'il fallait l'exécuter. Telles sont les deux écoles qui existent dans notre profession.
- Péguy parlait de juste guerre. En défendant des membres du F.L.N., vous avez légitimé la notion de juste assassinat. Cela pose le problème de l'action terroriste.
Maître Vergès : - Oui mais, dans un procès, on ne juge pas un type d'action, on juge un individu.
- Mais en face, il y avait des victimes françaises innocentes.
Maître Vergès : - Ce que vos dites appartient au domaine de la morale, ce n'est pas un problème de droit.
- Si ce qu'on appelle terroriste est un homme qui exerce une violence au profit d'un autre gouvernement, son acte ne serait-il pas justifié car il a tout simplement une vision différente et parce que nous acceptons la violence du moment qu'elle est exercée par notre État ?
Maître Vergès : - La violence de notre État n'est pas établie selon les règles. Elle demeure condamnable.
- N'est-ce pas là un tour de passe-passe ?
Maître Vergès : - C'est la procédure.
- Avoir défendu des hommes comme Klaus Barbie, cela ne vous-t-il pas empêché de dormir ?
Maître Vergès : - Non, si on a la conscience tranquille. C'est comme dans un concert, je ne suis pas responsable du musicien à mes côtés s'il joue mal. De mon côté, je tente de jouer, du mieux possible, ma partition.
- Quel est le point commun entre toutes les affaires dont vous vous êtes occupé ?
Maître Vergès : - C'est moi !
- Tous les moyens sont-ils bons pour attaquer un adversaire ? Peut-on, en particulier, calomnier, injurier un adversaire ?
Maître Vergès : - Non, l'injure est un argument de faible.
- Et la calomnie ?
Maître Vergès : - Le procès est un échange. Si la calomnie n'est basée sur rien, s'il n'y a pas de faits dans le dossier, non, on ne peut pas la tolérer.
- N'y a-t-il pas eu, comme il y a eu deux procès Weber, deux procès Barbie ?
Maître Vergès : - Effectivement, il y eut d'une part l'affaire de Calluire et d'autre part, le procès des autres actes de Barbie à la tête de la Gestapo de Lyon. La première affaire fut retirée du dossier, à la demande même des parties civiles. Maître Klarsfeld lui-même souhaita qu'on n'évoque pas cet épisode au procès. On se concentra alors sur le second procès. A cette époque, Barbie était gravement malade. Je lui ai donc suggéré de résumer dans un document tout ce qui s'était passé entre le 13 mars et le 20 juin 1943. Il en résulta un texte de 63 feuillets. Barbie est mort deux mois après cette rédaction. Madame Lucie Aubrac dit, dans son livre, qu'elle a assisté le 14 mai à l'arrivée de son mari sorti de prison. Il était, disait-elle, mal peigné et il portait à la main son imperméable noué. Or j'ai cherché dans les archives de Lyon, tout ce qui concernait la libération d'Aubrac. Je constate qu'il y a une ordonnance de soi-communiqué concernant cette libération en date du 8 mai. Un accord du procureur est donné le 10 mai. L'avis du directeur de la prison est obtenu le jour même soit le 10 mai et le prisonnier est immédiatement libéré. Qu'a-t-il fait entre le 10 et le 14 mai ? Le débat n'aurait pas lieu si on me répondait or on ne me répond pas. La question reste posée.
D'autre part, les Américains se sont emparés en 1945 d'un document très circonstancié, signé par un avocat, Kaltenbrunner, qui décrit de façon remarquable l'organisation de la résistance en France et qui annonce la préparation d'un maquis dans les Alpes. Ce document fut considéré comme tellement important qu'il fut donné à lire au chancelier qui y inscrit : " Vu, Adolph Hitler ". A la fin de ce document, il est indiqué que la police allemande avait bénéficié des informations d'un informateur qui était un des dirigeants de la résistance française. Qui fut-il ?
Troisièmement, lorsque le juge a interrogé Barbie sur ce qu'étaient devenues les personnes arrêtées à Calluire, il indiqua que la plupart d'entre elles, sauf deux furent envoyées à Paris pour être interrogées par la direction centrale de la Gestapo. Jean Moulin fut convoyé, malgré son état très grave, en voiture avec un escorte spéciale de S.S. en civil. Le juge demanda alors pourquoi Hardy et Aubrac ne furent pas envoyés à Paris. Barbie répondit qu'il ne voyait pas l'intérêt d'envoyer ses informateurs à Paris.
Récemment, un historien lyonnais, qui est loin d'être un révisionniste, a écrit un livre sur le rôle des Aubrac dans la résistance. La question demeure posée.
- Vous avez été l'avocat dans ce procès Barbie. Qui vous a demandé de défendre cet homme ? Qui vous a payé et combien ?
Maître Vergès : - C'est sa fille qui m'a demandé de défendre son père. Initialement le bâtonnier de Lyon s'était dévoué. Mais sa fille a pensé à moi après une interview. On avait alors demandé à de nombreux avocats français s'ils acceptaient de défendre un homme tel que Barbie. Certains refusaient pour des raisons parfaitement respectables. Je soulignais que je ne laisserais jamais un accusé seul, quel qu'il soit, tout en signalant que je ne pouvais, pas plus qu'un autre confrère, faire du racolage et que, de toutes façons, je n'avais pas été sollicité pour cette défense. Sa fille m'a payé. L'a-t-elle fait avec sa tirelire ou avec la contribution de ses amis ? Je n'en sais rien. J'ai touché 150 000 F. Mais mes dépenses ont été supérieures à cette somme car j'ai dû résider deux mois au Sofitel de Lyon avec une secrétaire.
Ce texte a été pris en note par M. Clément, professeur de philosophie à l'ICN.
